Super chef de famille…à 21 ans et déjà

Cheikh Thiam est l’aîné d’une fratrie de 4 enfants. Orphelin de père depuis le 05 septembre dernier, il se retrouve chef de famille, de facto. Par devoir comme par nécessité, il devra faire vivre la maisonnée. Une grande responsabilité sur ses frêles épaules. Mais Cheikh reste serein. Parce que plus ou moins préparé. Son défunt père, Saër Thiam (49 ans), lui a légué un métier et des outils. Enfant, Cheikh s’est très tôt initié à la couture auprès de son père. Ainsi, pendant une décennie, tous les deux ont travaillé en parfaite intelligence.

J’ai connu le couturier Saër Thiam, en 2012, par l’entremise d’un de ses clients, un médecin congolais, alors en spécialisation. Depuis, chaque fois que de besoin, je faisais recours aux services de Saër. Cela faisait presque un semestre que je ne l’avais pas revu. Ce samedi 30 septembre, il était environ 18h30 quand j’arrivais à son atelier sis à la Médina, rue 13 X 8.

Son neveu interpellé à l’entrée de la maison, me fait croire, d’un geste de la main, que Saër était à l’intérieur. Je n’avais aucune raison de soupçonner quoi que ce soit. Une fois le seuil de la maison franchi, je fis quelques pas de marches, un détour à gauche, et me voici dans l’étroit atelier.

Je trouve Cheikh Thiam à la man…uvre sur sa machine, le centimètre au cou. Sans perdre du temps, je lui demande tout naturellement: – «Où est Saër?» Cheikh me “balance cruellement’auvisage avec une intonation qui me laisse sans voix. – «Il est décédé!» Réponse directe et immédiate et sans hésitation.

Face à une telle réponse, il m’a fallu quelques minutes de silence pour reprendre mes esprits. En fait, à la question posée, le recours à un euphémisme du genre: – «Il nous a quitté», ou encore: – «Il n’est plus de ce monde», m’aurait moins stupéfié, mais n’aurait changé, outre mesure, l’émotion ressentie.

Cela étant dit, je voyais, du coup, défiler dans mes pensées toute la responsabilité que devra aussi bien assumer qu’assurer Cheikh : prendre soin de sa mère -femme au foyer-, sa s…ur cadette Sokhna, en classe de 1ere et ses deux jeunes frères de la classe de 6ème. En vérité, Cheikh n’est pas ce qu’on appelle soutien de famille. Il est pleinement chef de famille, de fait. C’est à juste titre que son jeune frère de 12 ans, Ousmane Thiam, prié de dire ce qu’il pense de son frère ainé, il s’est contenté de dire que Cheikh est «courageux».

Un moral d’acier face à l’épreuve

Tandis que Cheikh s’activait pour la finition d’un boubou blanc, assis juste en face de lui sur un canapé dont le dossier est en velours, l’assise et les pieds en métal, je me lance alors dans une conversation intrusive empreinte de compassion. «Quand est-il décédé?», – «le 5 septembre…», réplique Cheikh, – «A-t-il été maladé» –«Oui!», «Sa maladie a-t-elle duré longtemps’ «Non, juste deux semaines hein!». «As-tu des oncles et des tantesicî», «Oui, j’en ai. Ils sont au village, dans le Saloum» «As-tu des frères et s…urs’», «Oui, j’ai une s…ur et deux frères», «Vont-ils à l’école?» «Oui». Cheikh répond à toutes les questions sans aucune émotion particulière. Malgré la récence du malheureux événement, la vie semble avoir repris son cours normal chez les Thiam, ici à la Médina.

Vêtu d’une chemise blanche, près du corps, assortie d’un Jean noir, Cheikh Thiam a un teint noir, au visage brillant et le regard franc. Signe d’une certaine assurance. Petit de taille, le jeune homme ne porte pas son âge. A 21 ans révolus, on aurait pu lui donner 5 ans de moins. Pour sûr, il semble plus mature psychologiquement.

Du vivant de son géniteur, quand je venais à l’atelier, je n’avais pas d’échange direct avec Cheikh. Il est plutôt du genre réservé. Désormais, c’est avec lui que je vais devoir composer. J’essaie d’ores et déjà de m’assurer de sa capacité à faire le travail. J’ai des appréhensions. Je suis hésitant. Mais je vais tout de même lui confier le travail. Cheikh m’a assuré que son père et lui ont toujours fait le boulot ensemble. Côté négociation, c’est tel père tel fils. Cheikh est aguerri dans «le wakhalé».

Héritier vraisemblablement consciencieux, Cheikh travaille déjà en toute autonomie de 09 h à 23 h quasiment toute la semaine. Il n’a pas beaucoup de temps et presque pas de passe-temps pour se changer les idées. Sa seule consolation, c’est d’écouter la radio, la musique sénégalaise tout en travaillant. Le reste de son temps, il le consacre à la famille, selon sa petite s…ur.

Pourquoi poursuivre l’écolé

L’école française, le jeune homme l’avait intégrée tardivement à l’âge de 12 ans,enCI pour la quitter plus tard, à 18 ans, en classe de CM2. Mais bien avant, il lisait le coran et maniait avec adresse la machine à coudre au point d’avoir ses propres clients.

C’est d’ailleurs conscient d’un conflit d’intérêt consistant à travailler pour lui, pour son père et à aller à l’école qui l’a amené à faire très tôt un choix de raison: quitter l’école tout simplement pour «aider» son père, seul à l’atelier.

Réaliste, Cheikh dit avoir eu l’essentiel de ce dont il avait besoin à l’écoleavant de quitter : c’est la capacité à communiquer et à se comprendre avec ses clients francophones, quand bien même son niveau de langue ne serait pas très élevé. Même si le bégaiement limite la fluidité de son expression et que son vocabulaire n’est pas pourvu. C’est un peu laborieux, mais on comprend le message. Tout le contraire de sa s…ur cadette, Sokhna dégage une certaine finesse intellectuelle.

Cheikh n’a pas un diplôme officiel de couturier délivré par un professionnel. Son défunt père, couturier depuis 1986 a toujours évolué lui aussi dans l’informel. Mais Cheikh a des projets qui pourraient aller vers la formalisation de son gagne-pain. En effet, le jeune envisage de créer plus tard, sa propre marque et d’exposer ses vêtements dans une boutique.

L’atelier de Saër Thiam est une modeste pièce de moins de 16 mètres carrés à peu près. Discret, très peu soigneux et ouvert sur la rue 13, à quelques jets de pierres de la rue 6. Encombré de toutes sortes d’objets, dans le local, on a des tas de morceaux tissus disparates à même le sol. Des sachets posés partout. Puis des tissus qui se mêlent aux vêtements déjà cousus. Exiguë, l’on ne peut se mouvoir difficilement à l’intérieur de la pièce.

La peinture bleue des murs est vieille et porte quelques impacts par endroits. Le sol non carrelé est rugueux, montre des signes de vieillissement. Mais qu’importe. Ne dit-on pas que des vieilles marmites font de bonnes sauces’ Cheikh d’ailleurs prêt à relever le défi de poursuivre le travail de son père et de maintenir la clientèle de son père. Dans la vitrine qui occupe pratiquement toute l’entrée de l’atelier, sont accrochés des costumes, des chemises et autres vêtements, déjà cousus.

En quittant Cheikh, pendant que je m’éloignais, son histoire se rembobinait dans mon cerveau: la disparition brusque de son père et ses responsabilités de chef de famille malgré lui. Je décide donc de la raconter. On avait convenu que je lui rapporterais un modèle. Je profite donc pour lui faire part de mon désir de faire une interview avec lui. Rendez-vous convenu le week-end suivant.

L’art d’être frère et «père»

Par cette après-midi dominicale, le soleil jette ses rayons sur les têtes et provoque une chaleur étouffante. La sueur dégouline le long des visages. Il est 14 heures passées. Nous sommes ici dans la commune d’arrondissement de Médina. Populaire et populeux quartier de Dakar. C’est dimanche. Mais ça grouille de monde.

Quartier centenaire, les rues ici sont les mieux tracées de Dakar. Parallèles les unes aux autres, perpendiculaires par endroits et parfaitement bitumées. Legs de l’administration coloniale. C’est dans l’une de ces rues, précisément la rue 13 X 8 que j’ai rendez-vous avec Cheikh Thiam. Le soleil accablant n’empêche pas les gamins de jouer au foot au beau milieu de la rue. Insouciants, on les croirait sur un terrain de foot normal. Tant qu’une voiture ne s’annonce et ne les disperse brièvement, la partie peut se poursuivre.

Prolongeant ladite rue, me voici à l’atelier de feu Saër Thiam. Centimètre au cou, Cheikh Thiam est toujours occupé sur sa machine. Sa s…ur benjamine, vient lui tourner au tour, le déconcentrer. Elle prend son smartphone, joue, fait des selfies.

Pour Sokhna Thiam, Cheikh «c’est un frère exemplaire parce qu’il travaille tout le temps pour s’occuper de ses petits frèreset s…ur». En plus, il ne joue pas au chef, mais se met au niveau des plus jeunes. «Chez nous, on est tous égaux, il n’y a pas d’aîné. On le considère comme le cadet».

Agée de 17 ans, Sokhna, en classe de première S, manie avec finesse la langue française et semble bien structurée. Son rêve est de devenir médecin. Lorsque son frère quittait l’école, elle n’a pas été particulièrement choquée parce que ce fut pour la bonne cause: aider papa qui était seul à l’atelier. Maintenant qu’ils sont orphelins, Sokhna invite son frère à «écouter les conseils de leur maman surtout et à respecter son travail pour son avenir».

Par Noël SAMBOU